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Jour 508 - Kedung Doro, Surabaya

Mercredi 19 février 2014 - 0 kms - Post n° 504



Fanch :

Jeudi 13 février 2014 - Java. Nous décidons frileusement de prendre la route du nord, celle érigée par les hollandais lors de leur colonisation et qui devrait nous éviter le relief accidenté du centre. Elle relie par la côte Banyuwangi (extrême Est) à Jakarta (extrême Ouest) qui sera probablement le point final de notre épopée indonésienne. Plein nord donc, puis passés le Parc National de Taman, nous tournerons à 90 degrés pour prendre la direction du soleil couchant. L'itinéraire est tracé, la théorie est posée, nous verrons bien ce donnera la pratique…

Le premier obstacle se présente un peu trop tôt, à peine 15 kilomètres au compteur et le ciel s'assombrit dangereusement. Les nuages s’amassent au dessus de nos têtes, ce coup ci ça promet d'être violent… Le vent se lève, les premières gouttes s'éclatent bruyamment sur le sol, tik tik tik, l'air se rafraîchit brusquement… « Ok, jouez pas aux cons les gars, trouvez vite un abris ».

La voilà l'averse que nous redoutions, la voilà! Une forte pluie s'abat frénétiquement sur la côte et fait vrombir la taule du toit sous lequel nous nous sommes réfugiés. Le toit d'une terrasse de resto avec vue sur la mer qui sépare Bali de Java. Le paysage est plutôt séduisant, le son puissant… Silence ça tourne. Mais le déluge ne cesse pas, la nuit tombe et nous nous résignons à ne plus voir le soleil aujourd'hui et l'inévitable question se pose. Bah ouai, il faut dormir… Les tarifs de l'hôtel d'à côté sont au dessus de nos moyens Je discute avec Firman, un des réceptionnistes, il nous propose la chambre d'un employé ayant pris congé… Et hop, l'affaire est réglée. C'est pas le luxe mais c'est gratuit.


Haiku 060 - Javanaise




Vendredi 14 février 2014 - Nous traversons le parc national de Taman, laissant sur notre droite un volcan habillé d'une forêt tropicale, peuplé d'étranges mammifères aux expressions humaines. Les singes. Ils sont la plupart du temps surpris et ont tendance à paniquer à nous voir ainsi débarquer silencieusement. Je ne suis à vrai dire pas très à l'aise et l'une de mes expériences passées m'a apprise à me méfier de ces mignonnes petites bestioles. Alors que certaines d'entre elles dégagent sans broncher d'autres paniquent et ne sachant pas comment réagir, restent nous observer sur le bas côté, près à nous sauter à la gorge… Ou pas, enfin, quoi qu'il en soit, mieux vaut il rester méfiant…

Nous venons d'avaler 70 bornes, il doit être environ 16 heures, mes douleurs au genoux gauche reprennent. On s’écarte de la route pour trouver un coin bivouac, au calme si possible. Cependant, nous savons qu'à Java, la tranquillité est une chose précieuse, un trésor qu'il faut sans nuls doutes aller quêter au cœur la jungle. En deux mots, il y a du monde partout, tout le temps… Toujours est il que notre chemin nous mène au coeur d'un village… De pécheurs pour changer. Et c'est bien évidemment un culs de sac… Nous sommes pris au piège! Rapidement, une vingtaine de curieux s’amassent autours des bécanes. Sachant que les questions sont toujours les mêmes, notre vocabulaire s'est quelques peut enrichit et nous permet à présent d'expliquer brièvement l'objet de notre intrusion… C'est très simple, on cherche un lieu pour dormir. Bon, pour le coup nous ne demandons rien, nous sommes accueillis d'office et comme des princes dans la maison familiale de Mister Mahmoud. Un accueil royal qui me replonge au Maroc, là ou l'étranger est un ami, là où le voyageur est un frère. Les honneurs se succèdent et nous rirons avec une bonne partie du village. Et paf, je refais le plein de sourires, de regards sincères et de chaleur humaine…

Ces moments partagés nous apprennent aussi que la notion d'intimité est toute relative. Posé en extérieur, la salle de bain rudimentaire est un constituée d'un muret d'un mètre vingt de hauteur, donnant directement sur la rue. On se lave donc en saluant les passants… Les parties intimes restent à l'abris des regards mais c'est malgré tout une expérience à vivre. La sieste est commentée en direct par quelques villageois ayant loupé notre arrivée quant au repas du soir se déroule avec la famille et les voisin et ce même si nous sommes les seuls à dîner! Enfin, quand vient l'heure de se coucher sur la payasse à l'entrée de la maison… Il reste encore pas mal de monde à roder autour des étrangers. Le plus étonnant pour moi, c'est de me savoir observé alors que je tente de trouver le sommeil. Ça cause de nous, tout autour de nous, à voix haute comme si nous n'étions pas là. C'est une sensation délicate à décrire, à là fois dérangeante et apaisante. Le bruit ambiant, les discutions et le poid des regards m'empêchent de dormir mais je sais aussi que nous sommes entre de bonnes mains, que tout ces yeux qui nous fixent sont emplis de bienveillance et d'amour…




Samedi 15 février 2014 - On reprend la route après un nuit agitée. Barth a sa tête des jours difficile. Autant dire que quand c'est difficile pour lui, ça l'est pour moi aussi. Mais avec 50 bornes avalées aujourd'hui, le bilan est positif.

Nous sommes toujours sur la route tracée par les hollandais, l'axe qui relie l'Ouest à l'Est de l'île. De temps à autre, les vestiges d'un chemin de fer datant probablement de l'époque coloniale refont surface sur les bas-côtés poussiéreux. La circulation est dense et continue, les pétrolettes se comptent par milliers, les camions et bus par centaines, enfin les voitures par dizaines. Au premiers abords, on a envie de dire que les indonésiens sont des fous du volants mais après mûr réflexion je dirais qu'ils ne conduisent pas si mal, c'est juste (vraiment) plus impressionnant. Il suffit tout simplement de se convaincre que… Ça va passer! À nous maintenant de nous adapter, de comprendre comment ça fonctionne, d'oublier un peu nos principes de conduite, d'oser et de réussir à s'imposer. Et même si c'est parfois effrayant, c'est aussi grisant de se faire accepter en tant que cyclistes dans un tel trafic.

Nous dégotons un bivouac dans l'enceinte du commissariat de police de Sidubondo et tendons les hamacs entre les poteaux du parvis de la mosquée, à quelques mètres de la route, en face de la fête foraine. Encore du bruit, beaucoup de bruit. Le silence est décidément une denrée rare en Indonésie.

Dormir chez les flics est une chose qui va probablement devenir coutume. C'est gratuit, le matos est en sécurité, on peut s'y laver, faire une petite lessive et on à vu bien pire au niveau confort. C'est aussi l'occasion de rencontrer quelques mômes du quartier, qui viennent en bande. Après une journée de route, ce n'est pas toujours évident d'être disponible pour répondre à leurs curiosité, mais comme à chaque fois le jeu en vaut la peine. Disons que les mômes ont une capacité à surprendre les grande personne et bien souvent quelques secrets à révéler.

Ce soir, nous partagerons l'espace avec un quintet de jeunes indonésiens partit à la conquête des principaux volcans de Java. Une rencontre qui me rappel celle d'Anass Yakin au Maroc car dans un contexte ou la famille et le travail sont des valeurs sacrées, il est toujours intéressante de discuter avec des adeptes d'un certain non-conformisme… Eux ne se déplacent qu'en stop, marche et grimpent pour le plaisir des yeux, pour le plaisir de se sentir libre. Chez nous, on appel ça « vacances ». Mais dans cette société ou il n'y a pas vraiment de place pour les loisirs, se prendre trois mois juste pour soi reste une demarche incompréhensible, peut être même un acte d'égoïsme. À méditer…










Dimanche 16 février 2014 - Les mômes d'hier sont à l'école. Nous laissons nos amis traveller’s au post de police et reprenons la route. Une route bien entendue surpeuplée. Les villes est villages se succèdent sans réelles interruptions. Usines, garages, restos ouvrier et boui-boui de routier ponctuent notre chemin. Et toujours, quelqu'un se tient prêt à lever la main pour nous saluer ou à nous balancer un sourire étonné. Depuis que nous sommes en route, pas un arrêt ne s'est fait sans une petite causette avec un ou plusieurs mecs du coin, surpris de nous voir débarquer ainsi. Le discours tourne en boucle mais nous récoltons tant de sourires que le côté chiant de cette ritournelle disparaît. J'imagine que pour beaucoup de ces furtives rencontres nous ne sommes que des clowns, des fous, des touristes, je n'en sais rien et finalement peu importe.

Malgré le vent de face et ma douleur au genoux gauche nous avançons à bon rythme (60 km).

Java est à majorité musulmane. Si nos expériences passées en terres islamiques furent inoubliables, j'appréhendais quelques peu l'omniprésence d'Allah et le retour de Mahomet dans les conversations. Mais il n'en est point. Certes le chant du minaret retentit 5 fois par jour mais le peuple de Java est doté d'une tolérance exemplaire en matière de religion. Tolérance, respect et amour, des paroles que nous avons déjà entendu à plusieurs reprises. Et franchement, quand je me renseigne sur l'évolution générale des mœurs dans mon pays natal (qui se proclame développé), je me dis qu'il est gravement malade. Bien sûr, tout n'est pas rose ici, mais la plupart de nos rencontres semblent chercher la paix du cœur et de l'esprit, une démarche que je salue spirituellement.

Je suis aussi surpris de constater que les femmes ne sont pas systématiquement voilée, ou juste de temps en temps. Nos relations avec elles sont bien différente qu'en Afrique du nord. Elles nous abordent dans la rue sans gêne et très naturellement. Peut être sont elles généralement moins contraintes à respecter les codes de conduite imposés aux femmes par un islam radical.

Ce soir, on change de technique et nous posons le camps dans une caserne militaire. On commence à piger le principe. Pour qu'ils s'intéressent à ce que nous faisons et avoir ainsi la possibilités de « squatter », quelques mot clé sont à retenir. Dari perences (nous sommes français). Feliling dunia sepeda gayung (tour du monde en vélo). Tiga tahun (trois ans). Sayamau tidur gratis (on aimerai dormir gratuit)… Tzikit-Tzikit rouphias (comprendre: on n'a beaucoup d'argent). Bagous! (c'est bon!)… Hop hop, un petit coup de fil au commandant et il s'en suit plein de nouveaux potes en uniforme! Easy guys!

Lundi 17 février 2014 - Je me réveille à l'heure où les militaires du dortoir d'à côté commencent à s'agiter, il est 5H30… Le temps d'emballer nos affaires et de dire « dada » (au revoir) à tout le monde, il est 7 heures et nous reprenons notre chemin. Il va nous mener plus loin que prévu, 90 bornes plus loin, dans un poste de police à l'entrée de Surabaya.

En approchant de la ville, la circulation déjà dense s'intensifie, les voix se multiplient, la chaussée s'élargie progressivement, nous évoluons dans un nuage de fumée et de poussière grasse. Les 40 dernières bornes sont mentalement difficile à gérer, je reste concentré tout en essayant de faire abstraction de ce véritable torrent mécanique. Regarder droit devant, suivre d'un œil le GPS, serrer à gauche, serrer les dents.

Nous y voilà, Barth tend son hamac sous le toit du garage, je plante ma tente à côté d'un bureau, nous faisons malgré nous l'attraction au poste de police. On s'habitue. Demain nous nous rapprocherons du centre de Surabaya ou nous devrions passer au bureau d'immigration car nous avons quelques questions concernant la prolongation de nos visas. Puis nous aimerions louer une petite chambre pour deux nuits. Une courte pose qui sera réservé au boulot. À savoir que l'hôtel est pour l'instant l'unique solution pour se retrouver un peu seul, au calme afin de pouvoirs se concentrer sur les tâches à exécuter.

Pour résumer, nous prévoyons de changer notre itinéraire en passant par le centre de l'île et filer entre les volcans jusqu'à Yogiakarta (centre sud) afin d'aller frapper à la porte d'un fablab qui semble plutôt actif. Un makerspace nous attend à Jakarta aux alentours du dix Mars, il ne va donc pas falloir traîner. Nous devrions par ailleurs poser les vélos une quinzaine de jours dans la capitale indonésienne. D'une part pour bosser sur les montages vidéo en retard, sur le site internet (carte interactive en devenir) mais aussi pour faire une intervention dans une école française et un portrait du makerspace… De son côté, Barth doit régler une histoire de passeport et une histoire de carie, en se qui me concerne j'aimerais (pourquoi pas) bosser sur une installation à base de solénoïdes. Le programme s'annonce donc… Chargé

Affaire à suivre!


Barth : Une semaine s'est écoulée depuis la mise en place de la nouvelle formule de notre carnet de bord, et c'est donc la première fois que la question de la forme de notre récit se pose aussi librement. J'avoue que je n'ai pas le courage de raconter la chronologie de cette semaine de route, d'autant que Fanch s'en est déjà chargé.

Ceci étant dit, je ne peux que confirmer l'incroyable et systématique gentillesse des gens que nous rencontrons qui rend la vie quotidienne très simple, effaçant presque la fatigue due aux efforts qu'il faut faire pour communiquer. Les choses quotidiennes sont tellement plus simples qu'en Californie où nous étions auparavant. On trouve à manger partout, tout le temps et pour un prix souvent dérisoire. Pour se loger il suffit d'arriver quelque part et on nous propose directement un accès à de l'eau pour nous laver (ce qui n'est pas un luxe après avoir sué quelques dizaines de litres dans la journée) avant de nous offrir à manger et un lieu pour dormir ! Peut-être que c'est ça qu'on appelle la civilisation…

Notre immersion dans la culture javanaise est donc bien entamée et j'ai la double sensation de retrouver le Maroc à travers la présence incontournable de l'islam, et la nonchalance tropicale du sud du Mexique. C'est sans doute une bonne transition pour aborder le continent asiatique qui nous attend.

La route que nous avons suivie pour le moment était un peu trop fréquentée et industrialisée à mon goût, et je n'arrive toujours pas vraiment à récupérer la fatigue que je traîne depuis quelques mois tant le bruit est incessant ici. Mais j'ai retrouvé le goût de sortir l'appareil photo sans complexe, totalement désinhibé par le nombre de personnes qui nous filment ou nous photographient avec leurs smartphones en nous doublant en scooter. Le rapport à l'image est vraiment très simple et automatique ici et j'ai hâte de reprendre la route avec cet objectif en tête !

Pour le moment, j'ai la tête encore trop pleine de questions techniques liées aux coulisses des changements qui sont en cours notre site pour me sentir totalement disponible à la production d'un récit plus fourni. Il y a cette obsession de trouver une solution pour accéder au serveur en FTP librement, malgré les restrictions de certains pays, afin de publier enfin des nouvelles. Là dessus, je compte sur l'aide de notre ami Tristan en France pour ne pas nous retrouver une nouvelle fois le bec dans l'eau dans les mois qui viennent. Et nous avons aussi décidé de supprimer la version anglaise du site qui pose de plus en plus de problèmes techniques à cause d'une incompatibilité avec un des plugins principaux du site, au point de devenir source d'angoisse bien trop souvent. Cette décision devrait alléger de beaucoup le temps que je passe à éditer le site et surtout devrait enfin nous permettre de finaliser la carte interactive que JB, le frère de Fanch, a presque fini de nous bricoler. Tout ceci devrait être fait au plus tard à Jakarta, tournant définitivement une page dans la gestion de notre atelier, pour mon plus grand soulagement !

Mais pour l'heure, la route nous attend, avec de nouvelles rencontres certainement incroyables, sans doute un peu de pluie au rendez-vous, et quelques visites prévues dans des fab-labs indonésiens. Pleins de choses que nous vous raconterons donc dans un prochain article très bientôt !


La caserne :




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